10 mars 1915

Publié le par Paddygenéalo

« Voilà des semaines que le combat ne cesse, des semaines que nous sommes envoyés à l’assaut, vers cet ennemi que nous ne voyons pas. L’ennemi, il est enfoncé dans ses tranchées, comme nous dans les nôtres et ses canons lancent leurs obus quand on nous fait sortir de nos trous, comme les nôtres s’abattent sur eux.

Hier encore, plusieurs hommes de chez moi sont morts. Jules Edouard a disparu. C’est ce qu’ils disent mais nous autres, dans notre trou, nous savons bien ce que ça veut dire. Il est mort, là, à quelques mètres. Peut-être gît-il, juste au-delà de quelques barbelés. Ou bien a-t-il été englouti vivant. Ou bien encore a-t-il été pulvérisé par ces obus que les allemands envoient. Les allemands… Qui sont-ils ces gens là ? Parfois, on les aperçoit. Comme nous, ils sont enfoncés sous terre. Tiens, il y a peut-être là bas un autre soldat qui lui aussi se demande ce qu’il est advenu d’un gars de son village, emporté par les obus français, à moins que ce ne soient par les obus allemands, car au fond, on ne sait plus si ce sont nos canons ou les leurs qui nous tuent.

Nous sommes près du village de Souain, dont il ne reste plus grand-chose, pas plus que de ceux de Perthes-Les-Hurlus ou Le Mesnil-les-Hurlus. Que feront-ils quand tout cela sera fini. Mais qu’en est-il chez moi ? Se bat-on aussi à Flines ? Que reste-t-il de Bouvignies, de Coutiches ? Je ne crois plus y retourner un jour. Nous allons tous mourir ici. Dans un instant ou dans une heure, l’ordre viendra d’y retourner, de bondir hors de nos tranchées et alors ce sont encore quelques dizaines d’entre nous qui vont mourir. Moi, un autre, qui sait.

Pourquoi sortir encore ? Des semaines à perdre nos camarades sans avancer.

Non, cette fois ci, nous n’irons pas »

Bien sûr, personne n’a écrit cela. Mais un de mes arrières-grands-oncles, de Flines-lez-Râches ou d’ailleurs, aurait pu le faire ce matin du 10 mars 1915, juste avant que l’ordre ne vienne. L’ordre d’aller encore une fois s’exposer aux tirs des mitrailleuses allemandes, aux tirs des canons allemands, à moins que ce ne soit aux tirs des canons français car il se dit que ce jour là, pour obliger la troupe à attaquer, les généraux auraient fait pointer l’artillerie française sur ses propres tranchées. Ce qui est sûr, c’est qu’au matin du 10 mars 1915, après des semaines de vains combats, après la pertes de milliers d’hommes, les soldats français ont refusé d’y retourner. Quelques jours plus tard, quatre caporaux ont été fusillés, pour l’exemple. Ils avaient été pris au hasard, avec une vingtaine d’hommes que le conseil de guerre a préféré conserver pour les envoyer se faire tuer par les balles allemandes.

Près des villages de Souain, Perthes, Le Mesnil, dans la Marne, les conscrits français, et sans doute aussi les allemands, sont tombés par centaines, par milliers. Sait-on pourquoi ils sont morts ? A vrai dire, non, pas vraiment. Mais au fond, il s’agissait surtout de régler des affaires de pouvoir entre grands bourgeois et aristocrates qui ignoraient et méprisaient ceux qui mouraient pour cela. Extermine-t-on des millions d’hommes pour un archiduc assassiné à Sarajevo ? Non. Pourtant, on l’a fait et semble-t-il on voudrait encore le faire. Mais revenons à Souain et ce bout de campagne de la Marne qui aurait dû être si tranquille. Des généraux, sûrs de leur bon droit et de leur supériorité n’ont pas hésité à envoyer tant de jeunes hommes à une mort certaine, juste pour tenter de gagner quelques centaines de mètres de front. Les puissants français et allemands se disputaient en enfants gâtés mais leurs soldats de plomb étaient faits de chair et d’os, que leurs obus déchiquetaient. Au fond, leurs héritiers n’ont pas beaucoup changé quand ils demandent aux peuples des « sacrifices » pour rétablir les comptes pendant que eux, les puissants, sont toujours plus riches. Ne nous trompons pas, si cela leur rapportait quelques sous, ils feraient comme leurs prédécesseurs et nous enverraient offrir nos entrailles à la terre.

En février et mars 1915, des généraux confortablement installés à l’arrière ont choisi de sacrifier, mais à quoi donc, des hommes issus pour la plupart d’une populace qu’ils méprisaient.

L’hécatombe fut monstrueuse. Voici quelques uns de ceux qui ont payé de leur vie la folie des quelques sabreurs. Il s’agit juste de ceux qui ont un lien avec moi, parents ou juste originaires des villages des miens.

  • Jules Alexandre Delval, tué le 18/02/1915 au Mesnil-les-Hurlus, cousin germain de ma grand-mère
  • Florent Blanchart, tué le 06/10/1915 à Souain, cousin germain de mon arrière-grand-mère
  • Joseph Delval, tué le 07/03/1915 à Souain, cousin issu de germains de ma grand-mère

De Bouvignies :

De Flines-lez-Râches :

De Nivelle :

  • Firmin Noël, tué le 03/03/1915 au Mesnil les Hurlus

De Marchiennes :

  • Emile Uszès, tué le 12/02/1915 au Mesnil les Hurlus
  • Jules Bourgeois, tué le 23/09/1915 à Souain

La liste ne prétend pas être exhaustive. D’autres lieux où vivaient mes propres ancêtres pourraient être ajoutés. Et d’autres listes, aussi terribles, pourraient être dressées pour d’autres champs de supplice.

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