Les villes meurent aussi

Publié le par Paddygenéalo

Hors sujet ? Ou pas. Après tout, c’est mon blog, j’y écris ce que je veux. La généalogie est aussi l’art de savoir d’où l’on vient. De nos jours, on vit là où le hasard ou les contraintes nous envoient et rarement là où l’on est né, là où un ancêtre, poussé par le hasard et les contraintes de son temps s’est posé.

Il n’empêche… On entretient forcément un rapport particulier avec le village ou la ville où l’on a grandi. Bien sûr, plus on vieillit et plus les lieux que l’on croyait, enfant, éternels disparaissent et sont remplacés par d’autres que les nouvelles générations, à leur tour, croient destinés à durer toujours. Bien sûr, oui… Mais enfin, tout doit-il disparaître ? Tout ce qui faisait une ville doit-il être remplacé par ces lieux qui pourraient tout aussi bien être à l’autre bout du monde ?

Cette ville s’appelle Douai, éphémère préfecture du Nord à la Révolution, et depuis éternellement à ressasser ce passé « glorieux » dont il ne reste pas grand-chose, si ce n’est la cour d’assises du Nord qui lui permet de revenir de temps à autre dans l’actualité. Car sinon, pourquoi en parlerait-on, qui s’y intéresserait ? Valenciennes n’a pas de géants (ayant emprunté Binbin à Douai) mais a une équipe de foot, ce qui permet au français moyen de connaître au moins son nom.

Beffroi de Douai le 15/07/2015

Beffroi de Douai le 15/07/2015

Voilà plusieurs décennies que Douai s’enfonce toujours plus dans une léthargie finalement voulue sans être désirée. Les douaisiens ne sont pas rancuniers : ils ont même donné le nom de leurs édiles fossoyeurs à des rues et autres parcs ou équipements. A moins bien sûr qu’ils soient encore moins clairvoyants…

Au fond, ce qui me choque le plus quand j’y reviens, ce n’est pas de voir que des lieux disparaissent ou se transforment, c’est plutôt de constater que tout disparaît, que rien ou presque ne reste, et que rien ne remplace ce qui est parti. A quoi bon se promener rue de Bellain, comme l’ont fait des générations de douaisiens si c’est pour n’y voir que les commerces insipides que l’on retrouve dans n’importe quel centre commercial qui a l’avantage, lui, d’être couvert, chauffé en hiver, et de proposer un parking facile et gratuit ?

Au fil du temps, presque tout ce que je connaissais a disparu. Disparu « Gayant gourmand », disparue la brûlerie de café qui embaumait toute la ville, disparus… Mais à quoi bon entamer une litanie de noms dont plus personne, bientôt ne se souviendra. On ne vend plus de poisson au « marché aux poissons »… Qu’attend-on pour rebaptiser la place du nom d’un de ces édiles assassins ?

Même les cafés ont disparu. Est-ce son billard, au fond de la salle comme autrefois, qui sauve, temporairement peut-être, le Carnot où nous allions prendre un café après la cantine ?

De ces commerces qui attiraient les badauds, que reste-il ? Le magasin, dont il me reste l’odeur si particulière des fleurs coupées, qui fut celui de ma grand-tante Zina et de l’oncle Henri est toujours celui d’un fleuriste. Je peux toujours passer devant en me disant que c’est là que j’ai fait mes premiers pas…

A vrai dire, il ne reste que l’Homme de Fer, de mon camarade de lycée Desfontaines. Si j’étais rédacteur du guide Michelin, je dirais « vaut le voyage ». Bien sûr, d’aucuns trouveront cela exagéré mais pour moi, c’est le seul endroit au monde où je suis sûr de trouver un « moule à coquille », et aussi bien d’autres produits que le français moyen, standardisé et insipide, ignore, figé qu’il est dans sa caricature du Nord qu’a imposé un certain film.

Rue d eLa Madeleine le 13/07/2015

Rue d eLa Madeleine le 13/07/2015

Quant aux petits commerces des quartiers, à quoi bon… Même les boulangeries ont fermé. Je me souviens de la boutique de mademoiselle Deverchain, de l’épicerie qui était sur le boulevard Jeanne d’Arc, de la « Coop » de la porte d’Arras, de la petite boutique près de l’école de la rue d’Arras qui vendait, entre autres, des billes. Ou encore de l’obscure boutique d’un photographe rue des Blancs-Mouchons. Et bien sûr du magasin de jouets de la rue des Minimes. Des rayons d’hypermarchés, sans vendeurs, les ont remplacés avant de céder la place à des sites web dont les stocks sont peut-être au bout du monde. On ne fait plus ses courses dans son quartier, on n’habite plus son quartier. Et passe le temps : plus personne, bientôt, ne se souviendra de ces endroits, et déjà trop de ceux qui pourraient encore les conserver, précieusement, au fond de leur mémoire, sont partis.

Sur qui, sur quoi veille encore notre vieux beffroi ? Sur les quelques « kebabs » de la rue de la mairie ? Le carillon sonne toujours chaque quart d’heure, mais un jour ou l’autre on trouvera que c’est trop bruyant.

Car le calme, voilà bien des décennies que le petit bourgeois douaisien caché derrière les épais rideaux qu’il écarte pour observer le rare passant, le réclame. Il l’a, et ça doit l’habituer au cimetière, à ch’gardin grin d’dent, où il n’emportera pas ses maigres sous.

Qui sait, un jour ou l’autre Gayant se mettra à bouger et d’un coup de son épée, balaiera toute la poussière qui recouvre sa ville. Après tout, rien n’est impossible.

La famille Gayant le 12/07/2015

La famille Gayant le 12/07/2015

Eté 1980

Eté 1980

PS: Avec Google maps et Street View on se rendra compte de la dégradation survenue entre 2008 et 2014.

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