R comme 36è RI de Rouen

Publié le par Paddygenéalo

Evoquer la Grande Guerre ne signifie pas toujours penser aux soldats morts pour la France. Comme tout le monde, j’en ai donc trouvé dans ma famille un peu étendue, et même dans ce qu’on appelle famille quand on n’est pas généalogiste. Aujourd’hui, je pars à Rouen, où le 36è régiment d’infanterie avait sa base. Et surtout, c’est l’occasion d’évoquer un être qui forcément, et pas seulement forcément, m’est plus cher que ceux qui ont été les sujets de mes posts depuis le début du mois.

Aujourd’hui, je voudrais penser à Lyonnel Bernard, c’est-à-dire mon grand-père. Il nous a quittés en 1979. Il avait quatre-vingts ans, ce qui à l’époque n’était pas si mal pourra-t-on m’objecter. Mais merde, tu me manques(1).

Cette guerre, tu l’as connue, toi. Né en 1899, tu appartenais à la classe 1919, qu’on a appelée en 1918. Incorporé le 20 avril 1918, tu es passé au 2è bataillon(2) du 36è RI le 6 novembre 1918. Bien sûr, tu ne m’en as jamais parlé, je ne répète que ce qui est écrit sur ta fiche matricule. Sans doute quand on m’a évoqué cette guerre à l’école, j’ai appris, je ne sais plus comment, ou par qui, que tu y avais été, à la fin. Oui, à la fin, c’est comme ça que l’on m’a dit. Je regrette un peu de ne pas t’avoir interrogé, mais sans doute m’aurais tu envoyé paître. Je ne t’aurais de toute manière pas posé les questions qui me viendraient aujourd’hui, à propos de cette guerre qui m’est devenue familière.

Quand j’ai trouvé ta fiche matricule(3), j’ai voulu suivre ta guerre. Avec le JMO du 36è RI. Mais comment savoir exactement quand tu en as eu fini avec les classes, quand l’armée a décidé de t’envoyer au combat. Tu n’es plus là, je ne peux pas te le demander. Le plus logique serait de suivre ce qui est écrit sur la fiche, et de considérer que ce n’est que le 6 novembre que tu as été envoyé vraiment à la guerre.

R comme 36è RI de Rouen

Ce qui est sûr, c'est que tu fais partie de ces 26000 français qui furent mobilisés durant l'année 1919. Même si je n'ai pas vu ton livret militaire, il ne fait pas de doute que le 11 novembre 1918, tu étais dans une unité combattante. Mais depuis quand? Depuis assez longtemps pour avoir respiré quelques gaz de combat. Enfin, je crois, je ne sais pas pourquoi j'ai ça en tête.

Tu vois, ça m'aurait bien aidé si tu me répondais. D'accord, je serais bien embêté... Mais tu préfères me laisser cogiter.

Au fond, ce qui compte c'est que tu sois revenu. Et puis qu'on t'ait laissé en paix avec cette foutue guerre.

R comme 36è RI de Rouen

Et voilà, oublions la guerre maintenant. Tu te rappelles, c'est nous deux. J'avais deux ans, il y a prescription, on peut publier la photo, même si elle n'est pas très nette. Aujourd'hui, j'ai deux ans de moins que toi sur cette photo là, autant dire qu'on a le même âge.. Si on veut... Et ça doit te faire rigoler.

Extrait de Historique du 36ème RI (Anonyme, A. Olivier, 1920) Numérisé par Lucile Houdinet

Le 3 novembre, il entre en ligne à nouveau en avant de Vesles-et-Caumont. Le 4, l’ennemi nous arrose copieusement d’obus de tous calibres : est-ce l’indice d’une attaque ou d’un recul ?

Nous sommes vite fixés, car le 5 nos patrouilles trouvent le champ libre devant elles.

C’est alors la poursuite enivrante avec la certitude du succès. La bête halète et, malgré ses arrêts et coups de boutoir, nous menons l’hallali rondement.

C’est la Serre, l’Aube, le Thon franchis, ce sont les bois de la Haye, d’Aubenton enlevés. C’est Ebouleau, Montigny, Agnicourt, Ribeauville, Eteignières et tant d’autres villages reconquis. Ce sont des milliers de civils délivrés et, par dessus tout, la vision glorieuse de la Victoire qui se précise. Elle restera marquée dans le souvenir des Anciens du Régiment par l’entrée le 11 novembre dans Rocroi, alors que les mitrailleuses crépitaient encore.

C’est là, dans cette petite ville illustrée par la mémoire du Grand Condé que nous chantâmes le « Te Deum » de la Victoire, de la Revanche tant attendue.

LANDAU (Palatinat), 5 mars 1919.

 

  1. Dans la mesure où il ne reste plus de personne vivante née au XIXè siècle, on m’objectera que c’est la nature de ce monde. Oui, je sais.
  2. On lirait plutôt 9è sur la fiche matricule… Sauf qu’un régiment comptait normalement 3 bataillons. Ah l’écriture manuscrite!
  3. Comme trop d'autres, les Archives de Seine Maritime ne proposent pas de lien :ark ! Il faut donc passer par leur module de recherche... Heureusement, nous nous appelons Lyonnel (non, pas de pluriel de majesté, j'ai aussi son prénom, en second)

Publié dans 14-18, ChallengeAZ, Généalogie

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